« Quelqu’un qui m’apparaît désormais, avant tout, comme un imposteur. » Jean-Louis Gabin ne mâche pas ses mots à propos d’Alain Daniélou (1907-1994). L’homme qui se fit le chantre de l’hindouisme comme religion du plaisir à la fin des années 1960 ne trouve pas grâce aux yeux de ce spécialiste qui a enseigné pendant quinze ans en Inde.
Alain Daniélou, vous l’avez peut-être oublié. Il se faisait appeler Shiva Sharan – un nom indien qui signifie « shiva refuge » - et s’était beaucoup investi pour faire connaître la musique classique indienne aux Occidentaux, notamment Ravi Shankar. Nous étions à la fin des années 1960. C’était le règne du « power flower », des substances hallucinogènes, de la libération sexuelle, de la curiosité pour les dieux différents et des Beatles à Katmandou. Dans ce glissement progressif vers l’Orient, Alain Daniélou fut un médiateur important.
Le livre à charge n’entre pas dans la pratique habituelle des très paisibles et très dominicaines éditions du Cerf. Pourtant, il s’agit bien ici d’un démontage en règle de l’apport d’Alain Daniélou à la spiritualité indienne. La charge se veut d’autant plus ferme qu’elle est étayée par une solide érudition et appuyée par quelques savants indiens, à commencer par le préfacier Mahant Veer Dhadra Mishra.
Sur la troisième religion du monde après le christianisme et l’islam, le musicologue aurait dit n’importe quoi. Pour Jean-Louis Gabin, il a pris ses désirs pour la réalité, il a tronqué et inversé les citations du chef spirituel dont il se réclamait – Swâmî Karpâtrî -, il a emprunté pas mal sans reconnaître ses dûs, il a voulu faire du shivaïsme une religion de l’extase sexuelle, de la bacchanale et du plaisir pour contenter ses propres désirs.
« La contribution d’Alain Daniélou à la vaste opération de défiguration de l’hindouisme orthodoxe et de la pensée traditionnelle ne serait que son affaire s’il n’avait, en la diffusant à grande échelle, influencé et égaré des milliers de lecteurs. »
Au fil de son analyse, le constat de Jean-Louis Gabin s’installe sans équivoque. « Il est difficile de ne pas déduire de ces différents constats qu’Alain Daniélou a déployé un véritable génie à tromper ses maîtres pour défigurer le message spirituel de la pensée traditionnelle auquel, visiblement, il ne croyait pas. (…) Alain Daniélou paraît avoir été plus proche des gourous californiens roulant en Rolls et prônant le « sexe tantrique » que des grands maîtres indiens orthodoxes dont il s’est abusivement réclamé.
À lire Jean-Louis Gabin, Alain Daniélou n’aurait été qu’un imposteur mondain, courant après les honneurs de l’Unesco. « Je ne sais pas si ses admirateurs apprécieront ce livre, mais je pense qu’il sera bien reçu par ceux qui aiment l’Inde, la pensée traditionnelle et la recherche de la vérité. » Concernant les admirateurs de l’Inde, l’auteur n’a pas de souci à se faire. En revanche, avec ceux de Daniélou…
Laurent LEMIRE
(1) L’hindouisme traditionnel et l’interprétation d’Alain Daniélou de Jean-Louis Gabin, Cerf, collection « l’histoire à vif », 590 p., 45 €.