À l'Est, du nouveau

En France, notre regard se porte sur l’Ouest. C’est ainsi depuis la Seconde guerre mondiale. L’Ouest, c’est l’Amérique, Hollywood, le rêve, la culture « mainstream ». L’Est, c’est l’Allemagne, l’Autriche, Prague, Varsovie, Auschwitz, Mann, Musil, Broch, Kafka. Bref c’est compliqué. Dans un bel élan d’érudition et d’empathie, Alexandra Laignel-Lavastine se propose, dans cet essai publié en 2005 et qui reparaît en poche (1), de nous faire mieux connaître trois grands intellectuels de trois pays de l’Est : La Pologne, la République Tchèque et la Hongrie.

 

Czeslaw Milosz (1911-2004) est le plus connu. Cet immense poète et essayiste polonais fut auréolé du prix Nobel de littérature en 1980. Jan Patočka (1907-1977) est le plus ambitieux  dans son exploration. Ce philosophe tchèque, maître de Václav Havel, fut assassiné à Prague par la police politique. István Bibó (1911-1979) est le moins connu. Ce penseur politique hongrois a cherché à comprendre les « hystéries collectives » qui ont secoué cette Europe que nous avons délaissée.

 

Trois destins, trois pensées, « trois hommes debout au parcours exemplaire qui comptent parmi les plus grandes consciences de notre temps », trois manières de comprendre pourquoi finalement nous faisons l’Europe. Car le livre d’Alexandra Laignel-Lavastine est un peu plus qu’une histoire des idées. Hormis la précision des faits et la limpidité du style, il est important pour ce qu’il nous dit de ces hommes et finalement de nous-mêmes.

 

« Milosz, Patočka et Bibó participent en effet d’un univers culturel que nous avons tenté de reconstituer à la fois en amont et en aval. Un univers qui autorise, nous semble-t-il, à parler d’une véritable constellation intellectuelle ou d’une « communauté des ébranlés », selon la formule chère à Jan Patočka, ébranlés dans leur foi en le jour, la vie, la paix. »

 

Cette Europe centrale que Kundera appelle le « laboratoire du crépuscule » retrouve ici toute sa richesse morale. On sent chez ces trois intellectuels un air de famille, on se dit qu’ils sont aussi de la nôtre, un peu comme on parle d’oncles éloignés, un rien bizarres ; des parents qu’on ne voyait plus depuis des lustres, mais dont on murmurait les vies exemplaires.

 

Oui, à l’Est il y a toujours du nouveau. L’historienne, philosophe et traductrice nous invite à reprendre contact avec cette famille oubliée, cette branche des littéraires qui écrivaient des essais, cette petite Europe exigeante et curieuse qui n’avait de cesse d’aiguillonner le reste de la famille un peu avachie. En souvenir de la phrase de Husserl, plus que jamais d’actualité. « Le plus grand péril qui menace l’Europe, c’est la lassitude. »

 

Laurent LEMIRE

 

(1) Esprits d’Europe d’Alexandra Laignel-Lavastine, Gallimard, collection « Folio Essais », 360 p., 8,20 €.

 

 

 

 

 

 

écrit par Laurent Lemire, le 25/06/2010
modifié par Laurent Lemire, le 25/06/2010




Jan Patočka en 1971.
Réactions des internautes  
Réagir à cet article  

Pseudo : Mail :
Message :
captcha =