Qui a inventé les Grandes Découvertes ? La question paraît surprenante. La réponse que donne Patrick Boucheron en introduction du numéro spécial du magazine L’Histoire (1) est passionnante, comme toutes les contributions de ce dossier. Pour ce médiéviste, l’invention date du XIX e siècle. C’est-à-dire que c’est à cette époque que l’on a historiquement reconstruit ce qui s’était passé aux XV e et XVI e siècles.
« C’est sans doute dans l’œuvre d’Alexandre de Humboldt, et notamment dans les cinq volumes qu’il fait paraître entre 1831 et 1838 sur la science nautique et le découverte du Nouveau Monde, que ce qu’il appelle les « grandes découvertes maritimes d’Afrique, d’Amérique, de la mer du Sud et de l’Archipel des Indes » est saisi pour la première fois comme un tout cohérent. »
L’intention nationaliste n’est jamais absente de la revendication de la découverte et chaque pays d’Europe possédant des navigateurs a voulu sa petite part du monde. « Les « Grandes Découvertes », explique Patrick Boucheron, en tant que l’expression désigne à la fois un faisceau d’événements, leur interprétation implicite et l’ensemble de la période qu’ils semble caractériser, est donc pleinement une invention d’historien. »
Au moment où Christophe Colomb s’élance, l’océan Indien est un carrefour commercial très actif pour lequel l’Europe apparaît sans importance. Au regard du dossier très complet proposé par L’Histoire, une question se pose : Pourquoi nous et pas eux ? Pourquoi notre vision du monde et pas la leur, alors que nous savons que l’Europe ne possédera nulle avance scientifique ou technologique déterminante avant la révolution industrielle.
La différence tient sans doute dans notre philosophie, à notre manière de classer, de nommer et de posséder. « Nommer le temps, c’est le politiser, et cette prise de possession du monde par l’acte occidental de nomination est constitutive de l’idée même de « Grandes Découvertes ». »
Désormais, l’histoire s’est faite plus globale et la « world history » a ouvert les regards. Depuis que la navigation se fait sur internet, les découvertes sont différentes. La circonférence du monde est restée la même, mais le centre s’est déplacé. Il est partout. Si bien qu’on se demande si l’Occident ne serait pas, en fin de compte, aussi une invention…
Laurent LEMIRE
(1) Les Grandes Découvertes, L’Histoire, n°355, juillet - août 2010, 6,50 €.