Le débarquement du 18 juin 2010 restera dans les annales médiatiques comme l’un des anniversaires les plus couverts. Pour ses soixante-dix ans, l’appel du général de Gaulle fait l’objet de journées entières à la radio, de documentaires télévisés et de dossiers dans la presse sur ces Français libres. Sans compter les multiples publications, éditions ou rééditions, qui surfent sur cette vague commémorative.
Mais que commémore-t-on ? L’appel d’un officier qui refuse la défaite de la France, la poignée d’hommes qui l’a rejoint à Londres, la France résistante à Vichy, le gaullisme oublié ? Un sondage publié hier dans le Journal du Dimanche révélait qu’en dépit de ce déferlement, pour trois Français sur quatre le gaullisme est un courant d’idées obsolète.
Alors oui pour de Gaulle dans l’histoire, dans les manuels et au bac de français n’en déplaise à quelques profs étriqués, mais non au reste. Le problème avec les commémorations, c’est l’hypermnésie. On se souvient de trop. Et on oublie le reste. Le reste, c’est cette France qui n’a pas entendu l’appel, cette France qui a mis du temps à résister, cette France écrasée par la défaite, cette France repliée sur un passé qui ne repassait plus.
Ce n’est pas la commémoration qui est gênante, c’est sa surenchère médiatique. Comment commémorer plus vite, plus fort, plus loin que les autres. Mais pour quoi faire ? Au nom de quoi ? Et pour masquer quel trouble en ce début d’un XXI e siècle en crise qui essaie d’oublier en pensant au foot ?
L’historien Benjamin Stora voyait juste lorsqu’il écrivait ceci en préface des Guerres de mémoires (1). « Quand l’avenir est fermé, quand l’espérance s’épuise, alors l’interprétation de ce qui n’est plus occupe une place centrale, décisive. Le risque est grand alors de voir la mémoire comme un enfermement dans un passé, où se rejouent en permanence les conflits d’autrefois. »
Visiblement, au regard du sondage du JDD, les Français sont moins commémoratifs que leurs journalistes. Etymologiquement, commémorer c’est « rappeler un fait ». Il s’agit de retenir le souvenir, la mémoire, bref ce qui mérite de l’être. Mais que retient-on d’un flot ? On ne garde que le choc de la vague, des images du journal télévisé, et puis plus grand chose.
Le rattachement au passé est essentiel pour un pays. Son attachement pathologique est une contrainte. Il contribue à une muséification de l’histoire comme disait le fin observateur qu’était Philippe Muray. Le regard permanent dans le rétroviseur est source d’accidents sur les routes de la Nation. C’est oublier que de Gaulle, lui, regardait assez loin devant. Même si c’est bien au nom de Jeanne d’Arc, des soldats de l’An II et de ceux des tranchées qu’il avait parlé dans un micro de la BBC.
Laurent LEMIRE
(1) Les guerres de mémoires. La France et son histoire sous la direction de Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson, La Découverte, 2008.