Interview de Jean-Paul Sartre, Écrivain et philosophe
« Un roman, c’est un miroir »

Chez Sartre, la passion de la littérature n’est jamais feinte. Elle est viscérale, poétique et politique comme le montre cette nouvelle édition de Situations, I. Sartre s’y montre lecteur hors pair, d’une justesse rare quand il parle de Faulkner, de Dos Passos ou de Melville, sinueux quand il décortique L’Étranger de Camus, agacé par les contorsions du Journal de Jules Renard ou ajustant son tir contre Drieu la Rochelle. Avec en prime, le récit d’un Promeneur dans le Paris insurgé en août 1944. Entretien imaginaire ou tout est vrai, même les questions...

 

 

L’Agitateur d’idées – À plusieurs reprises vous considérez le roman comme un miroir…

 

Jean-Paul Sartre - Un roman, c’est un miroir : tout le monde le dit. Mais qu’est-ce que lire un roman ? Je crois que c’est sauter dans le miroir. Tout d’un coup on se trouve de l’autre côté de la glace au milieu de gens et d’objets qui ont l’air familiers. Mais c’est tout juste un air qu’ils ont, en fait nous ne les avions jamais vus.

 

 

Mais comment repère-t-on un bon roman ?

 

Avec le recul, les bons romans deviennent tout à fait semblables à des phénomènes naturels ; on oublie qu’ils ont un auteur, on les accepte comme des pierres ou des arbres, parce qu’ils sont là, parce qu’ils existent.

 

 

Alors, c’est le lecteur qui fait le livre ?

 

Un livre n’est rien qu’un petit tas de feuilles sèches, ou alors une grande forme en mouvement : la lecture. Ce mouvement, le romancier le capte, le guide, l’infléchit, il en fait la substance de ses personnages ; un roman, suite de lectures, de petites vies parasitaires dont chacune ne dure guère plus qu’une danse, se gonfle et se nourrit avec le temps de ses lecteurs.

 

 

Le romancier a-t-il conscience de cela ?

 

Dans le roman, comme partout ailleurs, il faut distinguer un temps où l’on fabrique les outils et un temps où l’on réfléchit sur les outils fabriqués.

 

 

Sur la question du temps, vous comparez Proust et Faulkner…

 

À dire le vrai, la technique romanesque de Proust aurait dû être celle de Faulkner, c’était l’aboutissement logique de sa métaphysique. Seulement Faulkner est un homme perdu et c’est parce qu’il se sent perdu qu’il risque, qu’il va jusqu’au bout de sa pensée. Proust est un classique et un Français : les Français se perdent à la petite semaine et ils finissent toujours par se retrouver. L’éloquence, le goût des idées claires, l’intellectualisme ont imposé à Proust de garder au moins les apparences de la chronologie.

 

 

Et Melville ?

 

Nous  hantons l’absolu : mais personne, à ma connaissance, personne sauf Melville n’a tenté cette extraordinaire entreprise : retenir en soi le goût indéfinissable d’une qualité pure – de la qualité la plus pure : la blancheur – et chercher dans ce goût même le sens absolu qui le dépasse.

 

 

Un roman est-il toujours engagé ?

 

La littérature n’est pas un chant innocent et facile qui s’accommoderait de tous les régimes ; mais elle pose d’elle-même la question politique ; écrire, c’est réclamer la liberté pour tous les hommes ; si l’œuvre ne doit pas être l’acte d’une liberté qui veut se faire reconnaître par d’autres libertés, elle n’est qu’un infâme bavardage.

 

Propos imaginairement recueillis par Laurent LEMIRE

 

Sources : Situations, I de Jean-Paul Sartre, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre, Gallimard, 420 p., 22 €.

 

 

écrit par Laurent Lemire, le 08/06/2010
modifié par Administrateur du site, le 27/08/2010




Jean-Paul Sartre (1905-1980).
Réactions des internautes  
10/06 18:10 Pi.R
      Parfois je me demande si le sens du mot liberté pour celui qui écrit et le sens du mot liberté pour celui qui lit est le même. Je pense qu'ils doivent se rejoindre, mais ils ne se confondent pas. C'est ce qui fait que écrire, c'est se condamner à la solitude. Solitaire mais solidaire, disait Camus.
Bien à vous et bonne agitation !
Pi.R

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