Directeur d’études à la Section des Sciences religieuses de l’École pratique des hautes études, Jean-Christophe Attias est l’un de nos plus fins connaisseurs du judaïsme. Ce titulaire de la chaire de pensée juive médiévale montre aussi qu’il reste attentif au monde contemporain et à ce judaïsme abusivement interprété au travers du conflit au Proche-Orient. Dans Penser le judaïsme (1), ce savant qui s’exprime librement et simplement a réuni des études qui montrent comment cette pensée religieuse croise le christianisme et l’islam et appartient donc à un héritage commun. Entretien
Les études juives seraient-elles donc une affaire juive ? C’est la première phrase de votre livre. Qu’avez-vous souhaité rappeler au travers de cette question et des études réunies dans ce livre ?
Les études juives ne sont « juives » qu’en tant qu’elles ont le judaïsme pour objet. Elles n’ont rien en elles-mêmes d’essentiellement juif. Elles ont même pour principale vertu d’affranchir le judaïsme du ghetto culturel où, par commodité, par ignorance ou par goût de l’exotisme, on voudrait l’enfermer. Je ne dis pas qu’elles ne cèdent jamais à la facilité apologétique. Elles sont bien sûr tributaires de leur histoire et de leur sociologie, comparables, d’ailleurs, à celles de toutes les études dites « minoritaires ». Ce sont majoritairement des Juifs qui s’y adonnent, ce qui ne saurait étonner. Proximité de départ avec l’objet, volonté d’affirmer la dignité d’un héritage et d’intégrer son étude à la sphère universelle de la science légitime, suffisent à l’expliquer. Ces savants juifs ne sont ni plus ni moins que d’autres soumis aux déterminations de leur biographie ou du contexte socio-historique où ils inscrivent leur travail. Leurs études n’en restent pas moins placées sous le signe d’une distance critique assumée. Elles emploient les méthodes ordinaires des sciences humaines et sociales. Elles ont l’ambition de tirer les leçons générales de l’exploration de faits de culture particuliers et de toucher un public, juif ou non, aussi large et varié que possible.
Vous soulignez à plusieurs reprises que le judaïsme est une « pensée complexe ». En quoi est-elle susceptible de nous faire saisir notre monde lui aussi complexe ?
Une culture portée par une population partout minoritaire, fragile, et dispersée aux quatre vents, une culture qui s’est développée sur deux bons millénaires, qui a été en contact avec maintes civilisations et en concurrence avec des systèmes religieux tout puissants (notamment le christianisme et l’islam) qui lui sont apparentés et en même temps prétendent la dépasser ou l’« accomplir », une telle culture, parce qu’elle est vivante, périodiquement contrainte de se redéfinir et de réaffirmer sa légitimité, une telle culture, oui, est « complexe ». Parcouru de conflits internes, divers, contradictoire, le judaïsme, loin de l’image monolithique et figée qu’on en a, se révèle historiquement à la fois toujours soucieux de maintenir sa différence et inlassablement curieux de la culture de l’Autre. Les frontières qu’il dessine, au fond, il ne cesse pas de les transgresser. Il est lui-même une culture de la frontière. Or cette complexité-là n’est pas sans évoquer celle de l’univers « mondialisé » où nous vivons. Elle l’a peut-être, en un sens, anticipée.
Vous revenez sur le livre de Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel, et sur la polémique qu’il a suscitée. En quoi vous semble-t-il partial dans sa vision de la transmission du savoir grec dans l’Europe chrétienne médiévale ?
Le cas Gouguenheim illustre bien l’erreur, trop souvent partagée, d’une espèce de relégation de la culture juive aux marges de la civilisation. Si Gouguenheim avait pensé au judaïsme et l’avait intégré à son tableau des relations entre Europe « chrétienne » et Orient « musulman », ce tableau en aurait été bouleversé. Gouguenheim ne dit pas un mot des Juifs médiévaux, parce que ces Juifs sont à la fois des Européens et des Orientaux, qu’ils ont noué des liens complexes aussi bien avec le christianisme qu’avec l’islam, qu’ils ont été des passeurs culturels, y compris des transmetteurs à l’Occident latin de toute une part du savoir gréco-arabe, qu’ils ont été partie prenante des deux « mondes », et que leur simple existence, aussi faible soit-elle numériquement, suffit à réfuter sa thèse simpliste de deux univers étanches et foncièrement étrangers l’un à l’autre.
Le judaïsme est aujourd’hui souvent présenté dans ses liens avec l’État d’Israël. Cette réduction religieuse et culturelle constitue-t-elle pour vous un danger ?
C’est en effet oublier que le judaïsme a été d’abord et qu’il est encore largement une réalité diasporique. Pendant des siècles, il s’est imaginé et construit dans la dispersion, sans structure étatique autonome, et comme culture minoritaire, dans un contact constant, à la fois intime et ambivalent, avec l’Autre non juif. Si beaucoup de Juifs de la diaspora se définissent aujourd’hui de manière privilégiée par un attachement viscéral à un Etat où, pourtant, pour la plupart, ils ne songent nullement à émigrer, c’est parce que leur judaïsme, comme religion et comme culture, a perdu beaucoup de sa substance. Ils le pratiquent moins, le connaissent peu, les traditions familiales elles-mêmes s’effritent. Alors Israël fonctionne comme une béquille identitaire.
Peut-on « penser le judaïsme » sans « penser Israël » ?
La création d’Israël est un événement majeur du point de vue même de la définition de la condition juive. Penser le judaïsme aujourd’hui impose de penser aussi Israël. Mais penser Israël dans le judaïsme. Comme un moment capital, mais comme un moment seulement d’une histoire qui l’englobe, le dépasse et ne s’y réduit d’aucune façon. Israël n’est pas et ne doit pas être conçu comme la fin de l’histoire juive, comme son aboutissement, ni même – et je dirais encore moins – comme l’accomplissement des antiques espérances juives. Notre avenir est encore devant nous. Et Israël est un Etat, rien de plus, rien de moins. L’investir d’une signification religieuse absolue, c’est le condamner au pire, à savoir à ne jamais se normaliser.
Le judaïsme est-il menacé par le conflit au Proche-Orient ?
Oui, sans doute, parce que ce conflit tend à réduire le judaïsme de certains Juifs à une forme inquiétante de chauvinisme juif. Parce qu’il entretient une angoisse de nature à engendrer des comportements extrêmes ou irrationnels. Parce qu’il alimente chez beaucoup un type de fièvre messianico-politique dont l’histoire juive a montré qu’elle débouchait ordinairement sur des catastrophes. La paix, si elle vient jamais, obligera à repenser et Israël, et le sionisme, et le judaïsme. Ce ne sera pas facile, mais autrement plus fécond que ce que nous vivons aujourd’hui.
Quel est le poids de l’histoire, et notamment celui de la Shoah, dans la manière d’aborder, de comprendre et de penser le judaïsme pour ceux qui ne sont pas juifs ?
Ce poids – celui du deuil et celui de la culpabilité – est énorme. Et pas seulement pour les non-Juifs. Il l’est aussi évidemment pour les Juifs. Il est impossible – et il serait parfaitement illégitime – d’en faire fi. Ce n’est pas seulement six millions de Juifs que le génocide a fait disparaître, c’est en même temps à tout un univers de culture, à une langue (le yiddish), à des modes de vie qu’il a porté un coup fatal. Mais pour ces raisons-là mêmes, un devoir nous est créé de rappeler et de restituer la richesse culturelle de ce monde anéanti, sans faire de la mémoire de l’anéantissement lui-même une nouvelle « religion ». Avant la persécution et la mort, et après elles, le judaïsme a été – et doit demeurer – une force de vie et de création. Oublier cela, cette dimension foncièrement positive du judaïsme, serait comme condamner les morts à une seconde mort.
Les chrétiens devraient-ils mieux connaître le Talmud ?
Pourquoi seulement les chrétiens ? Pourquoi pas tous les autres, athées compris ? Et pourquoi seulement le Talmud ? N’enfermons pas le judaïsme dans une définition « talmudique » ou étroitement religieuse. Il est tout cela et beaucoup plus que cela. Nous avons tous, qui que nous soyons, beaucoup à en apprendre. C’est précisément ce que mon livre essaie de montrer…
Propos recueillis par Laurent LEMIRE
(1) Penser le judaïsme de Jean-Christophe Attias, CNRS éditions, 340 p., 25 €.