Sur les questions d’emprunt et d’originalité en littérature, son livre Du Plagiat publié aux PUF en 1999 fait référence. Depuis plus de dix ans, Hélène Maurel-Indart étudie ce domaine (1) qui ne cesse de revenir sur le devant de l’actualité comme le confirme la polémique entre les romancières Camille Laurens et Marie Darrieussecq. Aujourd’hui, Hélène Maurel-Indart enseigne la littérature française à l’Université François Rabelais de Tours dont elle dirige les presses universitaires. Et surtout, elle vient de lancer un programme de recherche destiné à mettre au point un logiciel pour traquer les plagiats. Entretien.
L’Université François Rabelais de Tours où vous enseignez vient de lancer un nouveau logiciel pour traquer les plagiaires. De quoi s’agit-il ?
Il s'agit d'un premier programme de recherche de l'université de Tours, soutenu par le CNRS, que je souhaite développer dans le cadre d'un projet plus long, d'une durée de trois ans minimum et nécessitant la collaboration de spécialistes de l'analyse littéraire, de la stylistique et de la textométrie, ainsi que du droit d'auteur. L’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste dans les affaires de plagiat, a lui-même manifesté son intérêt pour cette initiative.
Les logiciels actuels fondés sur des calculs de similitudes, comme celui qui a été utilisé pour démontrer que Corneille aurait écrit des pièces de Molière, ne vous paraissaient pas assez efficaces ?
En ce qui concerne l'affaire Corneille-Molière, les analyses informatisées se sont heurtées à la question du genre. En effet, si on a pu rapprocher les comédies de Molière de celles de Corneille, datant de sa jeunesse, c'est principalement pour cette raison que le genre de la comédie possède ses propres caractéristiques lexicales, fort éloignées du vocabulaire élevé de la tragédie. Ce type d'analyse lexicale n'est donc pas suffisant pour apporter une preuve de la paternité de Corneille.
Quant aux logiciels de détection de similitudes, dits "anti-plagiat", ils sont utiles car ils ont le mérite de dissuader les étudiants de pratiquer le copier-coller, désormais favorisé par la mise en ligne d’une vaste quantité d’informations. Mais la fonctionnalité de ce type de logiciel est limitée au repérage de segments identiquement présents dans deux textes différents. Il s’agit simplement de mettre en vis-à-vis des segments communs à deux corpus d’origines distinctes. Ce type d’outil ne prétend aucunement analyser la nature textuelle des segments, ni leur degré de similitude. Il existe d'autres types de logiciels, dits de lexicométrie ou de textométrie qui permettent des investigations beaucoup plus fines et c'est dans ce sens que nous souhaitons travailler.
Que comptez-vous découvrir à l’aide de ce nouveau programme ?
Il s'agit dans un premier temps d'élaborer un référentiel d’analyse textuelle pour les questions de plagiat et d’attribution d’auteur. Il conviendra de sélectionner les marqueurs textuels les plus discriminants pour l'identification de la nature stylistique d'un texte. Ces marqueurs correspondront à des caractéristiques lexicales, syntaxiques, stylistiques et narratives.
Est-ce aussi une manière de se prémunir contre la vogue du copier-coller ?
Comme nous l'avons vu précédemment, la pratique du copier-coller peut déjà être combattue par les logiciels de détection de similitudes. Ce qui nous intéresse, c'est cette zone grise, vaste et difficile à identifier, que constitue le plagiat, entre emprunt servile, littéral, et emprunt créateur. Les avocats et les juges peuvent le confirmer : la difficulté est plutôt d'établir la preuve de la contrefaçon, en dépit des transformations, sous forme de démarquage, auquel le plagiaire habile recourt pour masquer son larcin.
On sait que certains grands auteurs se sont “inspirés” de leurs aînés. N’y a-t-il pas des risques d’erreurs ou de suspicion ?
La question des sources et de l'intertextualité est liée à celle du plagiat et le risque de confusion est tel qu'il faut toujours replacer une oeuvre dans son contexte de production. Cela dit, plus on aura d'outils pour jauger les oeuvres, plus on évitera les erreurs. Les auteurs ont joué, eux mêmes, avec les modèles, et l'histoire littéraire des auteurs et des oeuvres offre une transparence qui ne correspond pas toujours à la réalité.
N'a-t-on pas suspecté, à tort, Julien Gracq de plagiat ? Tout au long de ma recherche sur le plagiat, on m’avait, à plusieurs reprises, évoqué un prétendu plagiat de Julien Gracq. Le Rivage des Syrtes, roman du vide, présenterait une analogie suspecte avec Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, et cela dès le titre. Or, un article du Magazine littéraire d’octobre 1995 (n° 336) est venu m’éclairer : « Ces deux romans qui ont un point de départ commun semblent l’avoir emprunté à un petit roman de Pouchkine, La Fille du capitaine. »
Dans un entretien avec Yves Frontenac, Julien Gracq déclarait, en effet, qu’il avait lu ce roman en russe vers 1937 et qu’il s’en était souvenu, au moins pour le début, une quinzaine d’années plus tard en écrivant Le Rivage des Syrtes, publié en 1951. Par ailleurs, on savait par ses Entretiens avec Yves Panafieu que Dino Buzzati était familier des écrivains russes. Or, à l’occasion d’un colloque à Nice en 1980, la nièce de Buzzati, Lalla Morassutti, apporta cette précision : « À l’âge de huit ans environ, mon oncle Dino m’a offert un livre qu’il a extrait de sa bibliothèque : c’était La Fille du Capitaine de Pouchkine. »
Ce nouvel outil d’identification permettra-t-il de repérer les plagiaires du présent mais aussi du passé ?
Le référentiel textuel devra présenter, au fur et à mesure de son perfectionnement, plusieurs volets tenant compte à la fois des différents genres littéraires auquel on voudra l'appliquer (chacun offre certaines caractéristiques spécifiques fortes) et des corpus d'époques différentes. Les textes 19e-20e seront privilégiés dans un premier car ils offrent une homogénéité linguistique, mais les ajustements chronologiques sont envisagés pour traiter des affaires comme... Molière-Corneille, ou La Princesse de Clèves, de la main de Mme de Lafayette et de celle de La Rochefoucauld, ou bien des textes anonymes du XVIe siècle...
Propos recueillis par Laurent LEMIRE