L’Occident mélancolique
Souvenez-vous, c’était en 2005 au Grand Palais. Le public avait fait un triomphe à la somptueuse exposition voulue par Jean Clair sur la Mélancolie en Occident. Il y était aussi question de génie et de folie. La thématique apparaît aujourd’hui prémonitoire. Jamais on n’a autant parlé sinon de déclin, disons de mélancolie en Occident.

La crise est passée par-là. Albert Camus, l’écrivain de La Chute revient sur le devant de la scène pour de mauvaises raisons. Récemment, Camille de Toledo pointait avec justesse cette mélancolie européenne. Si nous voulons entrer dans la Renaissance, encore faudrait-il avoir fait le deuil du Moyen-Age et lui reconnaître ce qu’il nous a apporté.

Un penseur trop peu connu du grand public peut nous aider à comprendre ce que nous ressentons en ce début de XXI e siècle. Lui avait fait ce diagnostic en 1947. Il s’appelle Jacob Taubes (1923-1987) et les éditions de l’éclat viennent de traduire pour la première fois son unique livre. Le titre a lui seul est tout un programme Eschatologie occidentale (1). En fait nous avons peur de l’avenir parce que nous avons peur de la fin des temps. Le succès d’un film comme 2012 suffirait à illustrer le propos. Mais lisons les premières phrases de ce texte complexe et dense qui pose le problème avec une lucidité exemplaire.

« S’interroger sur l’essence de l’histoire ce n’est pas se soucier d’événements particuliers dans l’histoire, des batailles, des victoires, des défaites, des traités, de ce qui arrive dans la politique, des structures économiques, des formations artistiques et religieuses, des résultats de la connaissance scientifique. S’interroger sur l’essence, c’est s’écarter de tout cela et porter son regard vers l’unique question : comment l’histoire est-elle possible ? »

Cette histoire aujourd’hui nous pèse, comme une souffrance que nous n’avons toujours pas diagnostiquée. C’est pourquoi l’entrée dans le XXI e siècle se fait a reculons. Et puisqu’on parle tant de Camus, il serait peut-être temps de le lire, plutôt que d’épiloguer sur la bonne ou mauvaise idée de Sarkozy. C’est curieux comme le superficiel est propulsé au rang de l’essentiel : la main de Thierry Henry, Camus au Panthéon, etc.

Elle vient sans doute de là cette mélancolie. De cette propension à ne pas vouloir se détacher du passé tout en traitant le présent par dessus la jambe. D’où cette méfiance envers l’avenir. L’Occident est mélancolique parce qu’il hésite constamment entre la culpabilité et l’innocence. Être mélancolique, c’est porter le deuil de quelque chose qui n’est pas encore mort. C’est ce qui s’appelle prendre les devants de la tristesse. Mais on est encore loin de l’espoir…
 
Laurent LEMIRE

(1) Eschatologie occidentale de Jacob Taubes, traduit de l’allemand par Raphaël Lellouche et Michel Pennetier, Éditions de l’éclat, 270 p., 29 €.
écrit par Laurent Lemire, le 24/11/2009
modifié par Administrateur du site, le 31/01/2010




Big Man de Ron Mueck.
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