Déjà en 1996, avec le transfert de Malraux, on sentait que le Panthéon n’était plus ce qu’il était. Il n’était plus grand-chose d’ailleurs depuis longtemps. Une église républicaine sans pratiquant. On avait bien compris qu’en faisant entrer Malraux dans ce sanctuaire, c’était plus le gaulliste, le ministre du général de Gaulle, l’orateur à la voix tremblante que l’auteur du Royaume farfelu ou de L’Espoir que l’on glorifiait.
Avec Albert Camus, le fossé est encore plus grand. L’homme révolté, le passionné de liberté, le soutien de Sisyphe, l’examinateur de Caligula n’a pas sa place dans ce temple poussiéreux. Camus est un écrivain solaire, un penseur qui s’épanouit dans l’espace, les combats, la raison absurde, un grand écrivain qui a besoin qu’on le lise et surtout pas qu’on l’oublie après un enterrement national.
Pour ceux qui douteraient de la force de Camus, pour ceux, et ils auraient tort, qui n’oseraient pas le lire, le tout récent et excellent Dictionnaire Albert Camus (1) fournit quelques repères d’un territoire bien plus vaste que celui où certains l’avaient méchamment confiné dans le registre de philosophe pour classe terminale.
De toute sa vie, de toute sa force, Camus a haï la mort, cette pulsion qui pousse les hommes à s’entredétruire. Pourquoi lui offrir un tombeau si sombre alors que son œuvre lumineuse suffit à nous convaincre de la liberté qui est donnée à chacun, pour peu qu’il s’en empare et que la justice l’accompagne.
Camus est un libertaire. Ses livres en témoignent. Sa vie en est la signature. Il préconisait de réintroduire « le langage de la morale dans l’exercice de la politique. » Aujourd’hui, la politique se sert de lui pour faire des leçons de morale. Et de la récupération électorale.
Le Panthéon n’est pas un prix littéraire posthume. Le Panthéon n’est pas une marque pour communiquant politique en panne d’idées. Le Panthéon n’est pas une astuce laïque pour remplacer un ciment national de plus en plus poreux. Alors puisque le Panthéon ne sert à rien, pourquoi vouloir y faire entrer Albert Camus ?
Laurent LEMIRE
(1) Dictionnaire Albert Camus sous la direction de Jean-Yves Guérin, Bouquins-Laffont, 990 p., 30 €.