Il avait treize ans lorsque le Mur de Berlin chuta. Il se souvient tout de même d’un violoncelliste jouant du Bach devant un graffiti de Mickey. L’air était triste et des gens jetèrent des pièces à Rostropovitch. Cette tristesse, Camille de Toledo ne s’en est jamais vraiment remis. À 33 ans, cet écrivain a écrit son essai en puisant dans le souvenir d’une mère morte trop tôt qui lui a donné le goût de l’histoire et dans l’amertume d’un avenir qui semble toujours arriver trop tard.
L’auteur du remarqué Archimondain, jolipunk (2002) s’est souvenu que Lacan et Derrida, deux grands adeptes du calembour métaphysique, parlaient d’hontologie et d’hantologie pour signifier la honte et la hantise qui selon eux caractérisaient notre histoire commune et comment nous étions passés de l’une à l’autre. « Qui osera dire à l’Europe qu’il ne faut plus craindre d’échapper à la tristesse, au chagrin, à la mélancolie des cimetières ? Qui osera entailler cet ordre du passé dont l’antitotalitarisme a fait un engagement héroïque ? Qui osera dire enfin qu’il faut, pour guérir de la hantise, non pas défendre infiniment le Devoir de Mémoire, mais reconnaître le travail proprement humain de l’oubli ? »
Ah la vertu de l’oubli… On voit bien que Camille de Toledo n’est pas historien, mais il a visiblement le sentiment de l’époque. Il constate que nous peinons à lâcher le rétroviseur, un peu trop rassuré sans doute de croire que seul le passé nous permet de comprendre le présent. Quand quitterons-nous le XXe siècle ? Pourquoi peinons-nous tant à le quitter ? Qu’est-ce qui nous attache à ce passé qui ne passe pas et que nous avons sanctuarisé ?
Ces questions Toledo les aborde avec une vive franchise, égratignant au passage la bonne conscience nationale d’un côté et de l’autre « les émigrés des anciennes colonies qui exigent que le récit de leurs douleurs soit intégré au socle commun de nos hontes ». L’écrivain constate que quelque chose cloche dans notre rapport à la mémoire. « Nous avons été, en quelque sorte, les incendiaires, ceux qui en faisant de la mémoire une morale ont pris le risque de la voir prise à partie. »
On ne suivra peut-être pas toutes les intuitions de ce texte nerveux, mais on ne peut être indifférent à cette conviction que l’on peut rompre avec cette tristesse européenne en faisant confiance à la littérature. « La littérature vaudra toujours mieux, à mes yeux, que la leçon de morale tirée du XX e siècle, car elle reconnaît l’humanité profonde de l’oubli contre la construction mentale d’un ordre sans « évanescence ». Voilà pourquoi il a participé en 2008 à la création de la première « Société européenne des auteurs ».
Comment quitter le XX e siècle ? En fait, nous avons peur de jeter la vérité de l’histoire avec sa morale, peur de ne voir dans l’avenir qu’une apocalypse annoncée. « Le présent nous laisse si peu de temps pour penser et nous avons si peur du vide. » Décidemment, ce jeune homme a hâte de sauter dans son siècle…
Laurent LEMIRE
(1) Le hêtre et le bouleau. Essai sur la tristesse européenne de Camille de Toledo, Seuil, coll. « librairie du XXI e siècle », 210 p., 16 €.