« Un carnet, sur moi, pour noter les non-événements qui retiennent mon attention. Reporter de mon ennui. » A l’époque où tout passe pour événement, il fallait oser ! Frédéric Schiffter ne manque ni d’aplomb ni de talent. Il sait d’ailleurs que l’un sans l’autre ne suffisent pas pour se faire reconnaître. Le cherche-t-il seulement, lui qui paresse volontiers à la lecture de ses chers philosophes pessimistes, lui que désespère le moindre mollet poilu sur la plage de Biarritz ?
L’ennui, comme la fatigue, peut être une formidable source d’inspiration. Et d’expiration. Car Schiffter expire de tout son être dans ses Délectations moroses (1). Et il se confie d’autant mieux qu’il n’a pas de confident, hormis ce carnet. Tout n’est pas anodin dans ces notes comme autant de bouts de lui-même négligemment dispersés, notamment lorsqu’il évoque sa mère qui lui a donné ses premières leçons de désespoir. « La vieillesse prématurée de ma mère, son affliction d’épouse trompée, son esseulement de veuve, son alcoolisme furent pour moi, dès l’âge de dix ans, d’encourageantes leçons de nihilisme. » Quelques pages plus loin, un autre souvenir, tout aussi poignant, l’assaille. « Un jour, attrapant ma mère totalement ivre, chancelante, à deux doigts de s’affaler par terre, je l’exhorte à se faire soigner. « Quoi ? renoncer à me noyer, si près du fond ! »
Après cela on comprend mieux, on croit comprendre ce philosophe sous Prozac, ce reporter à la recherche du scoop morose, maussade et cafardeux. Il y a de l’élégance dans cette posture dépressive, dans ce maintien mélancolique. Il y a aussi des formules qui claquent un peu comme des gifles dans cette époque sans gêne où le plaisir des uns devrait suffir à celui des autres. « La barbarie, c’est se mettre à l’aise partout comme chez soi. »
Ce philosophe qui vit près de Biarritz n’a pas cherché à surfer sur la vague médiatique. Au contraire. En 2002, dans Sur le blabla et le chichi des philosophes, il s’en prenait à ces penseurs à la mode qui se drapent dans le jargon, le plus souvent pour masquer leur difformités conceptuelles. Il remet ça dans ses Délectations moroses. « J’offre une forte récompense à quiconque saisira un traître mot de Jacques Derrida. »
Bien sûr il exagère, bien sûr il en rajoute. Au fond, ce n’est pas un hasard si son éditeur s’appelle Le Dilettante. « Pourquoi le mot « dilettantisme » reste introuvable dans les dictionnaires de philosophie ? Sans doute parce que ceux qui les rédigent ne soupçonnent même pas que pareil vice existe. » Pas de doute, Frédéric Schiffter, c’est bien le Jean-Pierre Bacri de l’aphorisme, une sorte de jubilation dans le taciturne qui ferait passer Schopenhauer pour un tiède. « Ce monde est un enfer. Par bonheur, il n’y en a pas d’autres. »
Laurent LEMIRE
(1) Délectations moroses de Frédéric Schiffter, Le Dilettante, 100 p.,12 €.